La forêt de l'Isle-Adam et son sous sol

La rivière karstique du rû du Vieux Moûtier

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Vue perspective de l’abbaye du Val et de la carrière à ciel ouvert du Vieux-Moûtier en 1707

Crédit : BNF

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Galerie inondée par la rivière karstique du Vieux-Moûtier

Crédit photo : Yannick Grain

 

Le rû du Vieux Moûtiers :

Le rû du Vieux-Moûtiers porte également le nom de rû de la Fontaine du Vieux Moûtiers. Il prend sa source dans le domaine de l’abbaye du Val, le long de la D9, sur le territoire de Villiers-Adam.

Le rû alimentait les étangs de l’abbaye et faisait tourner son moulin, puis passant dans le domaine de Stors alimentait le moulin d’En-Haut et le moulin d’En-Bas avant de se jeter dans l’Oise.

Le rû est la résurgence d’une rivière souterraine qui passe dans l’une des carrières situées à proximité. De nos jours, son débit a fortement diminué. En 1999, ces eaux s’avérèrent polluées par des déversements d’eaux usées de particuliers et les activités agricoles en amont, alors qu’elles étaient réputées pour leur très grande pureté.

De nombreuses sources alimentent le ru. L’une d’elle est connue sous le nom de source Rousse, ou source Basilienne (1). Une autre se trouve à environ 600 m à l’Est de l’abbaye du Val. Elle est connue sous le nom de source Bleue.

Nous savons que le roi Charles V, dit le Sage, est venu à l’abbaye du Val en 1366 pour y prendre les eaux ferrugineuses de la source Rousse.


En 1745, MM. Gautrin, de Thomas et Boutin, médecins à Pontoise, utilisaient l’eau de cette source pour soigner leurs patients. En 1936, M. Blanchet, locataire des bâtiments de l’abbaye obtient par arrêté préfectoral l’autorisation de gazéifier et de commercialiser l’eau d’une de ces sources, la source Bleue.



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Carte postale de l’Abbaye du Val à Mériel – Côté Sud-Est – Cour d’entrée.

Image : document BNF 

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Origine du nom :

Le nom, de "Vieux Moustier" ou "Moûtier"  (3) provient du nom latin «ministérium» altéré en latin chrétien par «monastérium» et traduit en français par «monastère». C’est aussi le nom donné à la carrière où le rû prend sa source. On l'appelle aussi carrière Sarazin, nom de l’un de ses anciens propriétaires avant qu’elle ne soit achetée par Bélier et Quesnel. Elle a une surface d’environ 10 hectares.

A l'intérieur de la carrière se trouvent des zones de quiétude pour les chauves-souris. Mais on y trouve d'autres animaux troglobies, comme par exemple des crustacés de 2-3 cm trouvés dans la rivière souterraine karstique du rû du Vieux Moûtiers.

Histoire de l'exploitation de la carrière (4) :

L'exploitation de la pierre remonte aux XIIème et XIIIème siècles, période pendant laquelle les moines cisterciens venant de l'abbaye de la Cour-Dieu s’installèrent et se firent construire l’Abbaye du Val. Dans un premier temps, la pierre était extraite à ciel ouvert.


Ancien front de taille de la carrière à ciel ouvert – Crédit photo : René Clémenti.

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Elle fut modernisée au XIXème siècle par les carriers Bélier-Quesnel. La carrière du "Vieux Moûtier", dont le nom officilel est carrière des "15 arpents", fut exploitée en deux temps :

  • La partie Ouest est la zone la plus ancienne et la plus vaste. Elle est particulièrement intéressante car son exploitation se fit par piliers tournés irréguliers et réguliers et également en partie par hagues et bourrages (5). L'ensemble des galeries principales rayonnent autour d'un puits d'extraction monumental, mesurant au moins 20m de haut, pour 6m de diamètre. Cette disposition est typique des anciennes carrières, et permet d'acheminer la pierre vers le puits par le chemin le plus court. Par la suite, Bélier et Quesnel firent construire un accès par une galerie de roulage consolidée par des arches maçonnées et des hagues en pierres de taille. Les traces de fumée sur le ciel de carrière et des vestiges de rails au sol, montrent qu'elle a été équipée d'une voie de chemin de fer étroite.

 

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Chariot attelé sortant de la carrière du Vieux Moûtier. Crédit photo : Yannick Grain

 

 

 

 

  • La partie Est est plus moderne. Elle a été exploitée plus méthodiquement par piliers tournés réguliers. Elle est cependant envahie par les eaux karstiques provenant du plateau gypseux situé au dessus. Maintenant ces infiltrations sont stoppées par la N184 construite en 1996. On voit cependant sur les murs la hauteur d'eau qui était présente avant. Cette zone était reliée à la partie Ouest par plusieurs galeries effondrées, dont une seule, bien que présentant des traces de fontis, reste accessible actuellement.

La rivière karstique :

Lors de l'exploitation du calcaire, les carriers mirent à jour en plusieurs endroits le lit souterrain de la rivière karstique du vieux Moûtier. C’est la raison pour laquelle certaines de ses galeries son inondées et ne sont accessibles qu’en bateau. Il existe également des bassins de retenue d'eau dans la carrière permettant de régulariser son débit en période de sécheresse. La rivière karstique du Vieux-Moûtier est la plus longue d'Ile-de-France. Elle sert à l’entrainement des spéléologues pour la plongée souterraine.

L'eau des sources de cette rivière fut utilisée par les moines pour alimenter deux étangs qui leur servaient sans doute à l’élevage des poissons et pour arroser leur jardin potager. De nos jours, elle alimente toujours ces étangs, qui ne sont hélas plus entretenus depuis le début du XXème siècle.

Les retenues d’eau en carrière ont été utilisées par les champignonnistes pour arroser leurs meules grâce à des petits canaux de drainage toujours visibles.

La source principale de la rivière, connue sous le nom de "source Bleue", fut exploitée et commercialisée sous forme d'eau gazeuse. Le nom "Bleue" provient de la limpidité de l'eau qui lui donne cette couleur à la lumière.

La source "Rousse" dont il est question au début, ne se trouvait pas dans la carrière mais dans le jardin de l’abbaye, près de sa belle fontaine. La couleur brune de l’eau venait du fait que la zone où se trouve cette source est située au niveau d'un calcaire riche en oxydes de fer, ce qui lui donnait un  goût désagréable.

 

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Plan d'une portion de la rivière Karstique explorée par les spéléologues.

(plan de Munier)

 

La source «Bleue» qui fut exploitée industriellement au début du XXème siècle

Crédit photo : Yannick Grain

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Le spéléodrome de l’Isle-Adam :

Ces deux parties de la carrière furent par la suite exploitées comme champignonnières. L'exploitation prit fin en 1980. Elle servit ensuite de lieu de stockage pour un trafic de voitures volées, dont le réseau fut démantelé au cours des années 90. En 2007, elle a été confiée par son propriétaire au Comité Départemental de Spéléologie du Val d’Oise pour en assurer le nettoyage et pour y établir un spéléodrome, lieu d’apprentissage des techniques de spéléologie et d’entrainement aux spéléologues de toute la France et aux pompiers de la région.


FO-IA-speleodrome1A gauche : entrainement au spéléodrome de l’isle-Adam
Crédit photo : Franck Soulage


A droite : Exploration dans la rivière karstique du Vieux Moûtier Crédit photo : Patrick Darphin

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Cette utilisation permettra nous l’espérons d’y assurer la pérennité du patrimoine et du biotope souterrain encore existant. Les grottes et gouffres du Val d’Oise disparaissent peu à peu et sur les 57 cavités accéssibles qui y étaient recensées dans les années 60, il n’en reste à peine qu’une vingtaine accessible.

Jean-Pierre Auger


Notes :

(1)   En référence à l’ordre ecclésiastique des Basiliens, qui est le plus ancien des ordres monastiques. Cette source est indiquée dans le Mémoire des intendants sur l’état des généralités dressés pour l’instruction du duc de Bourgogne d’Arthur-Michel de Boislile – tome 1 : «Auprès du jardin de l'abbaye du Val-Notre-Dame, est une fontaine dont l'eau a une couleur rousse et un goût amer. Aux uns, elle paraît salée; aux autres, ferrugineuse. On n'en a point encore assez fait l'analyse pour se prononcer sur ses propriétés».

(2)   Extrait du livre « Notre-Dame du Val : abbaye cistercienne en Val-d'Oise » de Serge Foucher.

(3)   Dans le Gallia Christiana (tome VII), Dom Mabillon pense que le nom donné à l’endroit aurait été celui de l’ancien monastère de Tusonis Vallis qui appartenait à l’abbaye de Saint-Denis au VIIème siècle. Mais cette hypothèse n’est pas reprise par l’abbé Lebeuf dans son livre Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris.

(4)   Renseignements donnés par Yannick Grain sur son site Internet :http://ruedeslumieres.morkitu.org/


(5) A partir du moyen-âge, l’exploitation de la pierre s’intensifia. Afin d’éviter de retirer les matériaux friables FO-IA-extract-riviere-Karstique1au-dessus des bancs de craie, comme dans les carrières à ciel ouvert, il fallut creuser des puits verticaux de grand diamètre, puis le banc de craie atteint extraire la pierre par des galeries rayonnant autour. Les galeries souterraines en se croisant laissaient entre elles des piliers supportant le plafond. On pouvait tourner autour des piliers : on les appela «piliers tournés irréguliers». Par souci de rentabilité, on rapprocha les galeries et les effondrements augmentèrent. Il fallu trouver une autre technique. Pour extraire le plus de pierre possible sans que le plafond ne s’effondre, on utilisa la méthode dite par hague et bourrage. FO-IA-extract-riviere-Karstique2On extrait la totalité des bancs que l'on veut exploiter, puis on remplit les vides qui en résultent par des déchets d'extraction ou des terres apportées du dehors. On construit des piliers provisoires pour soutenir le plafond. Ils sont appelés «piliers à bras», puis on consolide ensuite en remplissant les vides qui en résultent par des déchets d'extraction ou des terres apportées du dehors, le «bourrage». Les galeries de passage étaient murées par des murs de pierres sèches appelées «hagues». Dans cette technique, la hauteur des galeries ne pouvait atteindre plus de 2 à 3 mètres. Actuellement, avec l'affaissement des terrains, la hauteur est d'environ 1,50 à 1,60 m sauf au bord des hagues et il est très fréquent de voir dans les galeries une fissure au plafond et parfois même un fontis. Les exploitations modernes sont organisées en galeries orthogonales et symétriques. Les piliers tournés sont  réguliers et de forme trapézoïdale. Cela permet d'avoir une meilleure portance du plafond, avec un effet de voûte reportant toutes les charges du plafond sur les «piliers tournés réguliers». La hauteur des galeries peut atteindre 17 à 20 mètres.